L’agriculture biologique à Medellin, Colombie

Du Pérou nous avons traversé l’Équateur et la Colombie pour arriver à Cartagena, ville sur la côte Caribéenne. Il faut dire qu’après deux mois passés en moyenne à plus de 2000m d’altitude, on avait envie de chaleur, de soleil et de plage. Donc une semaine de vacances avant de se séparer avec Félix pour continuer le projet, lui au Brésil et moi ici même en Colombie.

Grâce à Wolfgang Kitzing (qui travaille pour CafeMa, principal client de la coopérative Cecafé dans laquelle nous avons passé deux semaines lors de notre dernier volontariat), j’ai à nouveau trouvé un volontariat dans une coopérative de café : la Cooperativa de Caficultores de Ancerma. Elle se trouve dans le département de Caldas, qui fait partie de l’Eje Cafetelero du pays. Mais avant de commencer, je décide de passer quelques jours à Medellin, ville principale du département d’Antioquia.

mix

Premières découvertes sur le contexte agricole

Mon premier contact avec l’agriculture ici est assez décevant. En fait, je ne reste pas à Medellín mais à San Felix, un petit village à 1h de route. L’activité principale est l’élevage : des vaches, des vaches et des vaches. Tout le monde produit du lait ici, et tout le monde le vend à la grande entreprise de transformation de la région : Colanta. La production est conventionnelle, et de ce que je comprends les programmes pour l’agriculture ici en Colombie ne sont pas vraiment en faveur du bio mais plutôt à la botte de grandes multinationales bien connues. La Colombie serait le pays où l’on trouve le plus de variétés transgéniques : ici on trouve du maïs, du soja ou du coton transgénique, mais aussi des patates, des tomates, des haricots, certains fruits… Et franchement quel gâchis : la Colombie est un pays où tout peut pousser tout le temps. Le pays possède presque tout les climats, et c’est le deuxième pays avec le plus de diversité au monde, au monde!!

Je découvre aussi qu’ici, les terres ne sont pas distribués équitablement, en fait elles ne sont pas vraiment distribués du tout. Des grands propriétaires possèdent des terres, et emploient des travailleurs pour s’occuper de leurs fermes. Les propriétaires s’en mettent plein les poches, et les travailleurs… euh pas vraiment. Santiago par exemple, travaille dans la même ferme depuis 13ans environ (il doit avoir 30ans tout au plus), il travaille 7 jours/7 et a deux jours de vacances par mois. Et bien sûr, il travaille tous les mois de l’année parce qu’ici en Colombie, les saisons ne sont pas marquées comme en Europe, et les vaches produisent du lait toute l’année. [Bon là je vous parle de la filière lait dans le département d’Antioquia, et je ne voudrais pas généraliser au pays entier ou aux différentes filières pour absence totale d’infos à ce niveau-là.]

Et puis bon, même si mon constat est plutôt négatif, il m’est difficile de critiquer la situation. Le pays depuis 20ans environ connaît une crise importante agricole, malgré son potentiel il a cessé d’être auto-suffisant et a commencé à importer en masse. Mais pourquoi un pays avec un tel potentiel importe-t-il autant? Bien sûr il y a de nombreux facteurs qui résultent de choix politiques ou du contexte difficile, mais il y a aussi un facteur important à prendre en compte : les agriculteurs d’Europe et des Etats-Unis bénéficient d’importantes subventions, ce qui n’est pas le cas des agriculteurs en Colombie. Alors comment l’agriculteur de Colombie peut-il être compétitif sur le marché et vendre ses produits à côté de ceux des Etats-Unis par exemple moins chers? Le pays a donc délaissé certaines cultures, comme le blé par exemple, moins cher à importer qu’à produire.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 Orgaenik et la Fondation Salva Terra, deux initiatives à Medellín qui donnent espoir

C’est par hasard que j’ai découvert Orgaenik et la fondation Salva Terra. J’ai entendu parler d’agriculture biologique et de programmes pour permettre une sécurité alimentaire aux populations pauvres, ici à Medellín, alors forcément j’ai voulu aller voir.

Orgaenik est un projet d’agriculture biologique. L’entreprise produit des aliments bio (certifié au niveau national) qui sont vendus ensuite à des restaurants (une cinquantaine) et à des particuliers. La Fondation Salva Terra développe des projets sociaux et environnementaux, à travers des potagers urbains dans différents quartiers de la ville. Au total ce sont plus de 60 potagers qui sont cultivés, et plus de 700 personnes dans la ville qui bénéficient des programmes de la fondation.

La ferme Orgaenik

La ferme est magnifique et son fonctionnement est à la fois super simple et super performant. En voyant ça vraiment je me suis demandé pourquoi tout le monde ne suivait pas ce modèle.

Alors pour vous expliquer un peu plus, elle est divisée en plusieurs parties, toutes aussi importantes les unes que les autres. En fait c’est cette articulation qui la rend performante.

  • On trouve d’abord la zone de production d’intrants : fertilisants (Bokashi, préparations liquides), stimulants ou répulsifs biologiques. En fait l’agriculture biologique se base sur un principe général de la nature : « les agresseurs (champignons, insectes, virus…) ne s’attaquent qu’aux plantes faibles, une plante en bonne santé a les moyens de se défendre contre les agressions. » Donc si les plantes trouvent dans le sol tous les éléments qui lui permettent d’être en bonne santé, alors elle ne sera pas victime d’agressions. En maintenant un sol riche en minéraux (éléments essentiels à la plante) et en microorganismes (éléments qui rendent l’absorption des éléments minéraux par les plantes possible) – et pas seulement en NPK (azote, phosphore, potassium) qui semble être la formule magique de l’industrie agricole – la plante sera moins victime d’agressions et aura les moyens de se défendre et d’y résister.
  • La zone de germination. Ici, chaque semaine sont mises à germer les différentes graines. Ce sont plus de 70 variétés différentes qui sont produites au total : des salades, des choux, des brocolis, des herbes aromatiques, des fraises, des tomates… C’est cette zone qui organise et détermine la production.
  • La zone de cultures, d’une superficie de 6800m². La surface est séparée en 4 différents lots. Chaque lot est géré par un agriculteur. Avant de transplanter le plantule, les lits sont préparées : un peu de Bokashi, un peu de « gallinasa » (excrément de poules fermenté), une aspersion de micro-organismes pour éviter le développement de certains champignons, hop on recouvre de terre et on arrose. C’est d’ailleurs le seul moment où on irrigue.
  • Une zone de production de champignons.
  • La zone de post-récolte où sont collectés les légumes, « maquillés » (c’est à dire lavés, où par exemple les feuilles moches sont enlevées…) et répartis selon les différentes commandes.

Environ 15 personnes travaillent à Orgaenik. Ils travaillent 48 heures/semaine, comme le réglemente la loi en Colombie, sont payés de 10 à 15% plus que le salaire minimum du pays. L’équipe est vraiment sympa, l’ambiance de travail a l’air bonne, comme les conditions de travail (libre de produits chimiques, ombre, sécurité au travail…)

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La fondation Salva Terra

La Fondation n’a pas la même finalité qu’Orgaenik même si les deux partagent du matériel, des locaux ou encore organisent ensemble des formations. La fondation a été créée par deux frères, David et Daniel. Les deux sont ingénieurs agro, les deux ont étudié à la E.A.R.T.H au Costa Rica. Leur volonté ? « Associer le cœur aux études », c’est à dire mettre au service de leur pays et de leurs concitoyens ce qu’ils ont apprit durant leurs études d’ingénieur agronome. Depuis 2013 la Fondation œuvre donc sur différentes problématiques de développement rural et de sécurité alimentaire dans le pays (et surtout dans le département d’Antioquia). La fondation essaie d’apporter aux différents territoires dans lesquels elle intervient un accompagnement complet, c’est à dire un appui technique aux communautés rurales qui se base sur l’agriculture biologique minéralisée, mais aussi un accompagnement sur les thématiques de l’environnement, de la nutrition, du social ou encore de l’économique et de la commercialisation. Cette approche intégrale a pour conséquences : 1. de faire que le producteur se sente valorisé, 2. d’inciter les voisins à adapter les mêmes pratiques agricoles et de créer ainsi un réseau, 3. de ne pas délaisser la « culture de la production », c’est à dire de valoriser la transformation de l’aliment entre le champ et l’assiette. C’est un élément important puisqu’il permet de tisser un lien social (par exemple au sein de la famille par l’amélioration de la qualité de vie via l’alimentation, avec les voisins en partageant un ou plusieurs produits qui sont en surplus…).

Il faut savoir que la ville de Medellín, capitale du département d’Antioquia, est tristement célèbre pour la violence qu’elle a connu (Pablo Escobar ça vous dit quelque chose? Le Cartel de Medellin?). Aujourd’hui la ville est devenue une des plus sûre du continent, et c’est une ville magnifiquement bien aménagée, mais la violence est encore présente dans certains quartiers pauvres de la ville. C’est dans ces quartiers qu’intervient principalement la Fondation. Au total elle touche plus de 1000 personnes (environ 700 agriculteurs sur la ville de Medellín, et le reste dans la zone rurale proche).

Je suis allée visiter un des potagers urbains développé par la Fondation. C’est un potager urbain situé dans le parc Arvi de Medellín. Comme je disais, la ville est aujourd’hui très bien aménagée, et il est possible de sortir de la ville en 15minutes grâce au système de transport en commun (métro, téléphérique…) pour arriver dans un gigantesque parc de pins, eucalyptus et arbres natifs. Le potager est entretenu par deux personnes d’une même famille (le tonton et le neveu) qui ont du être déplacés à cause de la violence. Aujourd’hui, ils vivent sur le lieu de production. Comme tous les autres potagers urbains de la Fondation (plus de 60 au total), ils gardent environ 20% de la production pour leur consommation, et vendent les 80% qui restent. Ils peuvent ainsi dégager un revenu correct pour la famille. Le jour de ma visite, un groupe d’entreprise venait aussi découvrir le potager et la Fondation. Les employés de l’entreprise étaient accompagnés de leurs famille, et pendant deux heures l’équipe de travail de la Fondation a organisé des activités de sensibilisation aux problèmes actuels en lien avec l’agriculture.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

De ces deux premières semaines en Colombie, je découvre un pays très riche : riche en biodiversité, riche en sols fertiles et aussi riches par la gentillesse de ses habitants. Mais c’est un pays qui à partir des années 1970 a prit un tournant vers l’agriculture conventionnelle : produits chimiques + transgéniques + grosses entreprises… en négligeant alors les paysans et l’environnement (déforestations, monocultures, contamination de l’eau et des sols…). Aujourd’hui le pays est donc bien engagé dans l’agriculture conventionnelle. L’agriculture durable (biologique, agroécologique…) par contre n’est pas vraiment reconnue ou valorisée dans le pays : au contraire de l’Europe ou des États-Unis, les gens ne sont pas disposés à payer plus pour un produit sain de bonne qualité. Mais des initiatives durables  se développent. Et ces initiatives réussissent à concourir avec le conventionnel  sur le marché par des prix égaux. Car contrairement à ce que bon nombre de personnes peut penser, la production en agriculture biologique – comme le fait par exemple Orgaenik – permet de limiter les coûts de production. La majorité des intrants sont produits sur la ferme ou sont récupérés à bas prix voire gratuitement. L’agriculture durable a donc toute raison d’être dans ce pays, mais il manque une réelle volonté politique pour promouvoir cette agriculture et permettre une transition écologique.

2 réflexions au sujet de « L’agriculture biologique à Medellin, Colombie »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :